Juste sous vos yeux

Juste sous nos yeux…, et à travers les siens

Est donnée à voir, entendre et ressentir l’histoire de Sang-ok, partie de sa Corée natale pour émigrer aux États-Unis, faire l’actrice, s’interrompre, tenir une boutique d’alcools (et le boire…), avant qu’on la revoie, in medias res, dans le salon de l’appartement de sa sœur Jeong-ok qu’elle est venue retrouver, déjà sommeil et réveil. Cela semble soudain, et pour quelle urgence ? Pourquoi revenir, ou à cause de quoi ? Le temps retrouvé de ce retour, on partage avec elle ses rencontres : une fan de l’actrice qui la reconnaît dans le parc où elle déambule avec sa sœur, un neveu qui ne l’oublie pas, une jeune habitante de la maison familiale quittée il y a bien longtemps, et sa jeune enfant, un réalisateur qui ne rêve (fantasme) qu’à faire un film avec elle, dans un bar fermé et rendu ouvert pour leur rendez-vous. Entre eux, ce sont un café puis un repas sororaux, des images fixées, des cigarettes fumées, un cadeau inattendu, des verres de saké trinqués, une embrassade affectueuse qui s’échangent… Autour, protecteur parce qu’il est re.connu, proche et loin à la fois, un environnement où s’entrelacent facilement horizontalité et verticalité, depuis les buildings coréens aux parcs très fleuris, des images pixelisées et des couleurs saturées, synonymes de (faux) calme et d’inquiétude, des pleurs lâchés comme un rire qui sort du néant, souvenirs d’un passé perdu, d’un présent sur le fil, et d’une projection impossible…

Entre eux, un café ou un repas sororaux, des images fixées, des cigarettes fumées, un cadeau inattendu, des verres de saké trinqués, une embrassade affectueuse, viennent s’échanger…

Intérieur-extérieur et réciproquement, le film vacille de l’un à l’autre, nous faisant traverser des banlieues où se rend Sang-ok – en marchant, en courant, en taxi où il faudra rebrousser chemin – comme aussi ses états d’âme. Pensées intérieures et une voix off pour formuler des prières pour que chaque moment se réalise et soit heureux, souvenirs rappelés où il est question de suicide, rêve jamais raconté de la part d’une sœur et rêve de retourner un film… Hong Sang-soo a le sens du motif, comme dans tous ses films, et respectivement entre eux. Quand l’extérieur affiche des couleurs pimpantes qui détonnent avec l’état de l’héroïne – état que contredit l’élégance de sa tenue, de son port et de la couleur de ses vêtements –, c’est pourtant du haut et à travers la vitre du building où elle est logée qu’elle regarde un horizon bouché, dans un téléphone qu’une image de sa sœur et elle vient s’enfermer, cachée sous un petit pont ou derrière des plantes qu’elle fume, dans un bar vide qu’elle échange avec un réalisateur sur un film qui ne se fera… jamais : la question du secret vient se heurter à celle de l’emprisonnement que vit Sang-ok.

Hong Sang-soo a le sens du motif, comme dans tous ses films, et respectivement entre eux.

Présence-absence, et réciproquement, c’est aussi un fil tiré par l’histoire de Juste sous vos yeux. Derrière son élégance, ses sourires, sa dynamique du mouvement, Sang-ok semble pourtant souffrir physiquement, ce que l’on voit à deux reprises (mal de jambe, mal de ventre), subrepticement. Elle, qui s’était volatilisée sans plus donner de nouvelles – ce que lui reproche sa sœur –, réapparaît mais en étant filmée de façon double : si d’un côté, on se retrouve, par le biais de la voix off, dans ses implorations, dans les émotions qui parcourent son visage et régissent ses attitudes parfois décalées, proches et familières ; d’un autre, s’installe une distance née de celle dont elle use pour supporter l’idée et la réalité prochaine de son absence (définitive) au monde. Voilà pourquoi le rappel du souvenir à vouloir lécher le visage d’un ouvrier noir de crasse semble ressurgir, qu’elle demande au réalisateur s’il veut coucher avec elle, et rejoue indéfiniment un morceau de guitare aux notes oubliées. Le temps étant compté, il s’agit à la fois d’en profiter et de redonner à un corps – plutôt évanescent dans sa manière de se mouvoir –, et même ponctuellement, des possibilités, même simples, de s’exprimer. Temps compté, la proposition du cinéaste passera d’un long métrage à un court, comme elle-même qualifie ses films de nouvelles dans un bar qui s’appelle « Roman »… Le film du Coréen ne dure au passage qu’une heure vingt-cinq, comme si le temps du récit et de tourner était aussi comptés pour lui, comme il choisit une actrice, Hye-Young Lee, qui, si elle est méconnue du public occidental, fut l’une des plus en vue des années 80, soit quarante ans plus tôt…

Le temps étant compté, il s’agit d’en profiter et de redonner à un corps, même ponctuellement, des possibilités, même simples, qu’il s’exprime.

Mise en abyme… Face à l’éphémère des vies et au choix de parler des vivants, face à la complexité de faire des films et en choisissant de poursuivre dans l’épure et le minimalisme – à son sommet ici –, face à l’esprit de consommation et à la boulimie – cf. le nombre de personnages et de figurants dans le film, tout y est vide –, et face à la recherche de la qualité qu’il semble nécessaire de redonner aux instants, même de cinéma, Sang-ok ne figure-t-elle pas un Hong Sang-soo comme sa vie ne reflète pas celle du cinéma lui-même, qui ne gagne qu’à être indépendant, caché, et tel un survivant ? Et, plutôt que de regretter les faux plans (!) – cf. la réponse par texto d’un réalisateur lâche et au comble du grotesque en regard de ses chaudes larmes –, plutôt que pleurer la mort – et la mort d’un certain cinéma, malgré l’usage de la caméra numérique que le réalisateur fait –, alors mieux vaut en rire, comme le rire de Sang-ok explose à la fin du récit, et à la manière d’une exultation cynique. Et, parce que rien ne se perd, que tout se transforme, revenir, comme dans cette boucle, au lit, à la fenêtre, disait Brel parlant de ses vieux, et au rêve, qui souvent se tait… parce que plutôt que de voir l’enfer devant nos visages, envisageons le paradis, tel est le rêve d’Hong Sang-soo et qu’il partage avec nous, juste pour nos yeux

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RÉALISATEUR :  Hong Sang-soo
NATIONALITÉ : Corée
AVEC : Hye-Young Lee, Hae-hyo Kwon, Yunhee Cho, Shin Seokho, Saebyuk Kim, Young-hwa Seo, Lee Un-mi
GENRE : drame
DURÉE : 1h26
DISTRIBUTEUR : Capricci films
SORTIE LE 21 septembre 2022