Elizabeth Taylor : the lost tapes : une actrice bien plus qu’une star

En 1976, à Cologne, Romy Schneider accorde une interview unique en français, langue qui n’était pas sa langue maternelle, à la journaliste féministe allemande Alice Schwarzer. Quarante ans après, Alice confie à Patrick Jeudy les enregistrements sonores de cette conversation et témoigne sur cette soirée hors du temps. Patrick Jeudy en fera une émission émouvante sur Arte en 2018. Pourquoi parler de Romy Schneider alors que cette critique concerne un documentaire sur Elizabeth Taylor? Car ce film relève exactement du même principe : écouter la voix d’une des plus grandes stars du cinéma qui nous raconte sa vie et au détour de ses confidences révélatrices, nous dévoile progressivement son âme. Elizabeth Taylor : the lost tapes nous procure ainsi un accès privilégié à l’intimité d’une des plus grandes stars qu’Hollywood ait jamais créées, à l’égal d’une Marilyn Monroe ou Audrey Hepburn, des stars féminines qui demeurent des références absolues en termes de beauté, de look et de mode.

Grâce à un accès aux archives personnelles d’Elizabeth Taylor, et à soixante-dix heures d’enregistrements intimes récemment découverts, le film de Nanette Burstein, accueillie à Cannes il y a quelques années pour The Kid Stays in the Picture qu’elle co-réalisa avec Brett Morgen, lève le voile sur la star, révélant une femme loin de son image publique.

Tout l’intérêt de Elizabeth Taylor : the lost tapes réside dans la captation de la voix d’Elizabeth Taylor qui est, en fait, restée toute sa vie une petite fille rieuse, moqueuse, libre, et désireuse de devenir sinon une grande actrice, du moins une « actrice correcte »

Comme pour Romy Schneider, ce documentaire nous place avant tout face à la voix d’Elizabeth Taylor. Depuis l’enfance, dotée d’une beauté sublime – Roddy McDowall, l’un de ses meilleurs amis, avoue n’avoir jamais vu une personne plus belle qu’elle – elle a paradoxalement longtemps souffert d’un complexe d’infériorité, celui de passer pour une parvenue, faisant du cinéma grâce à son physique et ses relations, alors que, toute sa vie, elle a voulu devenir a minima une bonne actrice. Au début du film, elle étonne son intervieweur en lui confiant qu’elle ne pensait pas être très jolie. Devant sa réaction stupéfaite, elle rajoute « pas très jolie, intérieurement ».

Telle était Elizabeth Taylor, franche et dépourvue de langue de bois, qui n’hésite pas à déclarer que les premiers films qu’elle a tournés, en jeune première ingénue, étaient dépourvus du moindre intérêt. De manière contradictoire, elle confiera aussi qu’elle a produit des efforts surhumains pour jouer dans Le Grand National, s’étirant pour atteindre la taille minimale requise pour monter à cheval. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, dès l’enfance, même si elle a été poussée par ses parents, c’est surtout d’elle que venait la motivation pour devenir actrice et faire partie de ce monde hollywoodien. Il n’y a pas de hasard.

Son premier grand rôle fut sans nul doute dans Une Place au soleil où en dépit de son manque d’expérience dans le jeu dramatique, elle tint la dragée haute face à Montgomery Clift, l’enfant chéri de la Méthode et de l’Actors Studio. Elle sut surprendre par des choix de rôles inattendus et difficiles (La Chatte sur un toît brûlant, Soudain l’été dernier, Qui a peur de Virginia Woolf?). Le documentaire de Nanette Burstein se perd ensuite un peu, en informations people, suivant la tumultueuse vie privée d’Elizabeth Taylor, ses nombreux maris (dont Mike Todd, avec qui elle aurait pu mourir d’un accident d’avion, si un rhume ne l’avait heureusement retenue chez elle), et son couple légendaire avec Richard Burton.

C’est l’occasion de se rendre compte que, contrairement à beaucoup de stars, Elizabeth Taylor disposait d’un humour irrésistible, se moquant avec autodérision de ses rides et de son double menton naissant. Burton n’hésitait pas à la chambrer sans cesse mais à célébrer aussi son talent inné d’actrice qui en imposait au grand acteur shakespearien, rompu aux scènes de théâtre du monde entier. C’était une authentique actrice de cinéma qui ne semblait pas faire grand’chose à l’oeil nu mais dont les infinitésimales expressions étaient captées de manière chirurgicale par l’objectif de la caméra.

Tout l’intérêt de Elizabeth Taylor : the lost tapes réside dans la captation de la voix d’Elizabeth Taylor qui est, en fait, restée toute sa vie une petite fille rieuse, moqueuse, libre, et désireuse de devenir sinon une grande actrice, du moins une « actrice correcte », selon ses propres termes qui dénotent une exigence surprenante chez une pareille star planétaire. La voix contre l’image, tel est le dispositif fascinant du film pour approcher une vérité insoupçonnée : cette femme dotée de la plus grande beauté manquait souvent de confiance en elle et ne pensait pas, sauf à de très rares occasions, être parvenue à son objectif. Or nous pouvons le dire aujourd’hui : récompensée par deux Oscars de la meilleure actrice, au même titre que Vivien Leigh, Bette Davis, Meryl Streep, Jodie Foster ou Emma Stone, Elizabeth Taylor n’était pas seulement l’une des plus belles femmes du monde (ses fameux yeux bleu nuit) mais aussi l’une des plus brillantes actrices d’Hollywood, classée septième plus grande actrice de tous les temps par l’American Film Institute. On espère qu’elle a fini par s’en rendre compte à la fin de sa vie.

3.5

RÉALISATRICE : Nanette Burstein  
NATIONALITÉ :  américaine 
GENRE : documentaire 
AVEC : Elizabeth Taylor 
DURÉE : 1h41 
DISTRIBUTEUR : HBO 
SORTIE LE prochainement