Blonde : fragments d’une vie en décomposition

« Seuls quelques fragments de nous toucheront quelques fragments d’autrui « . Cette phrase de Marilyn Monroe extraite de son recueil d’écrits, justement intitulé Fragments, résume bien le projet d’Andrew Dominik et a été citée en ouverture de Compartiment n°6 du Finlandais Juho Kuosmanen, Grand Prix du Jury ex aequo au Festival de Cannes 2021, certains personnages du film l’attribuant à une grande poétesse russe, Anna Akhmatova. Blonde, adapté librement de la biographie romancée et monumentale (plus de 1100 pages) de Joyce Carol Oates, a longtemps nourri les fantasmes des cinéphiles, en voulant retracer la vie tourmentée de la plus grande star d’Hollywood, une blonde pulpeuse et faussement écervelée à l’extérieur, à l’intérieur une âme esseulée d’une enfant égarée devant un monde hostile et cruel. Dévoilé à la Mostra de Venise et au Festival de Deauville, ce projet dont l’étoffe est celle des plus grands mythes, passionne en se focalisant, au-delà du glamour, sur une écorchée vive, privée de père, très vite de mère, et, en dépit de tentatives répétées, définitivement d’enfant. Certes Blonde sera rejeté ou dédaigné par tous ceux qui ne s’attendaient pas à une vision aussi désespérée d’une femme qui s’est brûlée en voulant traverser le miroir aux alouettes de la célébrité ; mais peut-être était-ce la seule manière d’atteindre la vérité d’une âme perdue, par-delà le mythe.

1932. Norma Jeane a six ans. Elle est la fille de Gladys, une femme perturbée qui travaille comme employée à Hollywood et prétend que le père de Norma Jeane est un célèbre acteur d’Hollywood à la moustache effilée. Norma Jeane ne sait pas encore que, quelques années plus tard, elle deviendra Marilyn Monroe, l’une des plus grandes stars de cet Hollywood tant rêvé….

Andrew Dominik atteint le coeur de son sujet, en montrant l’envers du décor, la tristesse et la solitude de Norma Jeane alors qu’elle doit maintenir l’illusion d’une femme radieuse en surface sous le nom de Marilyn Monroe.

Andrew Dominik est un metteur en scène rare et peu prolifique (quatre films en 22 ans). Dans sa filmographie, il s’est surtout attaché à la description d’êtres se situant à la marge de la société, parfois criminels (Cogan) ou profondément clivés entre des aspirations contradictoires (Chopper, délinquant et écrivain). Blonde lui permet de donner libre cours à une comparaison entre le mythe et la réalité, tendance qui existait déjà dans son oeuvre via le très beau L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Dominik démontre ici qu’il est sans doute à son meilleur lorsqu’il doit interroger les racines de la légende et analyser l’écart entre la personne privée et la personne publique. A ce titre, Blonde constitue pour lui le matériau idéal, kaléidoscope d’impressions où se mélangent les cours de l’Actors Studio auxquels a participé Marilyn, une enfance tourmentée et les images de promotion de films et d’exposition d’une vie privée qui ne l’était plus vraiment.

Il choisit une option radicale, construire son film en immenses chapitres, des morceaux de vie disjoints, par conséquent des fragments chaotiques et parfois oniriques : tout d’abord l’enfance aux côtés de Gladys, les débuts à Hollywood, ensuite le mariage avec Joe Di Maggio, star du base-ball et les crises de jalousie qui en découleront, attendues fatalement de ce macho latin, le bonheur et les désillusions avec Arthur Miller, le plus grand dramaturge américain avec Tennessee Williams, enfin la période terminale avec John Fitzgerald Kennedy, où Marilyn perd tous ses repères et est utilisée comme jouet sexuel. Seront donc passés sous silence ou traités très rapidement, des épisodes néanmoins importants de la vie de Marilyn : son premier mariage avec Jim Dougherty, l’épisode Montand-Signoret, le tournage des Désaxés de John Huston avec Clark Gable et Montgomery Clift. Sélectionnant dans un contenu de plus de 1100 pages, Dominik a décidé de focaliser sur le besoin de protection de Marilyn, protection dont elle a presque toujours été privée (d’où sa tendance enfantine et touchante à appeler Daddy tous ses maris), et son désir d’enfant jamais assouvi, Dès le départ, Marilyn ou plutôt Norma Jeane ne peut se fier à personne, étant trahie par sa mère de la plus douloureuse des façons. C’est en cela que Dominik atteint le coeur de son sujet, en montrant l’envers du décor, la tristesse et la solitude de Norma Jeane alors qu’elle doit maintenir l’illusion d’une femme radieuse en surface. On se souviendra longtemps de cette magnifique séquence où Norma Jeane, défaite et décomposée, essaie d’inviter le fantôme de Marilyn à revenir en elle, créature qu’elle a inventée de toute pièces pour se protéger des agressions de la vie.

Pour ce faire, il mélange images en noir et blanc et couleurs, la réalité et la fiction, le rêve et le fantasme. Comme dans un film d’Alain Resnais première manière (L’année dernière à Marienbad) , on finit par ne plus savoir ce qui relève de la biographie ou de l’imagination perturbée de Norma Jeane. Par des images hallucinantes de ville enflammée, il convoque l’atmosphère des films de David Lynch (qui a eu un projet de film sur la blonde la plus célèbre du monde, avant de déverser toutes ses idées dans le personnage de Laura Palmer) ou l’esprit kubrickien par des plans de foetus géant, évoquant 2001. Néanmoins, son film dépassant les 2h45, ne tiendrait pas sans la magnifique interprète auquel il sert d’écrin somptueux. Certes on pouvait se montrer sceptique lorsque Ana de Armas a été annoncée dans le rôle complexe de Marilyn, même si elle s’était montrée à chaque fois excellente dans A couteaux tirés, Cuban Network ou Blade Runner 2046. Or, il faut reconnaître que Ana de Armas surpasse de loin les précédentes incarnations de Marilyn (Poppy Montgomery, Michelle Williams) et jette un doute certain sur ce qu’auraient pu faire à sa place les merveilleuses actrices, pressenties auparavant par Andrew Dominik, en dépit de tout leur talent, Naomi Watts ou Jessica Chastain. Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, les images choquantes de Blonde ne proviennent pas de scènes de sexe mais du climat angoissant et dépressif qui y règne sans partage. De tous les plans, Ana de Armas se livre à un mimétisme stupéfiant, contrefaisant avec un naturel bluffant la plastique, les expressions et surtout la voix enfantine et innocente de Norma Jeane. Dominik pousse la perversité jusqu’à retourner des extraits de Sept ans de réflexion ou Certains l’aiment chaud, en y insérant Ana de Armas et en entraînant le spectateur dans une confusion totale des sens, Ce ne serait pourtant pas suffisant si l’incarnation n’était pas également absolue, Ana de Armas semblant s’être appropriée par un sortilège vaudou l’âme de Marilyn en la ressuscitant à l’écran. On la suit jusqu’au bord du précipice, jusqu’à ce qu’il ne reste de Marilyn/Norma Jeane qu’une voix dans la nuit. Marilyn se réveillait en plein milieu d’une profonde obscurité qui n’était que le reflet des ténèbres psychanalytiques qui obscurcissaient sa vie. Un cri dans la nuit dans une vie qui ressemblait à un cauchemar sans rémission. Qui était réellement Marilyn, sinon Norma Jeane, une âme qui n’aura jamais su où se diriger? Qui saura la comprendre? Qui saura l’écouter?

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RÉALISATEUR :  Andrew Dominik 
NATIONALITÉ : américaine 
AVEC : Ana de Armas, Adrien Brody, Bobby Cannavale, Julianne Nicholson
GENRE : Drame
DURÉE : 2h46
DISTRIBUTEUR : Netflix 
SORTIE LE 28 septembre 2022