Bilan du Festival de Cannes 2021 et commentaire du Palmarès : Féminin pluriel

En raison de la pandémie qui affectait la sortie des films en salle, cette édition 2021 du Festival de Cannes s’annonçait comme extrêmement particulière. Elle le fut sans nul doute sous tous rapports, et bien plus que l’on ne l’imaginait. Ce Festival s’est déroulé comme si le Covid avait enfin permis de passer au monde d’après, un monde plus juste, plus tolérant, plus paritaire et diversifié que beaucoup appellent de leurs voeux, en particulier depuis le mouvement #MeToo surgi le 5 octobre 2017. Téléphone chantait « j’ai rêvé d’un autre monde  » . On peut rêver en effet que le Festival de Cannes l’a effectivement réalisé, du moins le temps de douze petits jours qui sont passés comme un éclair dans la vie et la conscience des gens.

Pourtant trouver un successeur au film-phénomène Parasite, dernier vainqueur du monde d’avant, se révélait extrêmement difficile. Le Festival de Cannes a néanmoins transmis un joli signe de changement en nommant dès 2020 en Président du jury, Spike Lee, le premier président afro-américain de l’histoire du Festival de Cannes. En 1991, les regards de mépris avaient jailli entre Spike Lee et Roman Polanski, lorsque ce dernier, Président du jury à l’époque, avait cru bon de remettre un Prix du meilleur second rôle pour le film Jungle Fever de Spike Lee, récompense, reconnaissons-le, assez humiliante. Le Palmarès version Spike Lee, ouvert et démocratique, se trouve manifestement à l’opposé du Palmarès Polanski de 1991, autoritaire et despotique, qui avait remis trois prix au même film (Barton Fink des frères Coen).

Par conséquent, il faudrait peut-être appréhender le Palmarès Spike comme le premier Palmarès du monde d’après. Spike Lee a tenu à envoyer un signal fort, raison probable pour laquelle durant la cérémonie, à rebours de toutes les règles, il a voulu annoncer la Palme d’or à trois reprises avant tout le reste du palmarès.

Ce Palmarès dessine une carte spécifique du monde cinématographique, une carte qui, en dépit de l’origine du Président du jury, exclut complètement les Etats-Unis et met clairement en avant la France (Ducournau, Carax), l’Asie (Hamaguchi, Weeresethakul, voire Farhadi pour le Moyen-Orient) et l’Europe du Nord (Kuosmanen, Trier). Elle concerne également un territoire spécifique, celui des films d’auteur qui allient pertinence du fond autant que modernité et cohérence de la forme. Contrairement à ce qui se passe souvent, certains auteurs en perte de vitesse ou ronronnant dans leur système n’ont pas été pris en compte, malgré leur réputation et leurs faits d’armes passés : Jacques Audiard (Les Olympiades), essayant de se renouveler un peu maladroitement, Wes Anderson (The French Dispatch) misant tout sur la brillance de la forme esthétique et de sa mise en scène joyeusement versatile, masquant mal une coquille vide ou encore Paul Verhoeven (Benedetta), surfant habilement entre mysticisme et moqueries. Le jury a ainsi indiqué de manière explicite que les films prédominaient sur les effets de signature, et que les oeuvres gardaient toujours leur prééminence sur leurs auteurs.

De même, il est impossible de ne pas remarquer que ce Palmarès induit un total renversement du regard : 1) Il met en lumière une femme à la première place, et sans ex aequo, contrairement à Jane Campion (La Leçon de piano) qui a dû partager sa Palme d’or en 1993 avec Chen Kaige (Adieu ma concubine). 2) De plus, les femmes opèrent un triplé rare et, disons-le, exceptionnel, en remportant aussi la Caméra d’or (Murina de Antoneta Alamat Kusijanovic) et la Palme d’or du court métrage (Tous les Corbeaux du monde de Tang Yi). Certains tristes sires de la critique pourraient évoquer à cette occasion une prise de conscience sociétale qui aurait fait qu’à la suite du Covid, les différents jurys ont enfin ouvert la possibilité aux femmes d’être couronnées largement. Or il n’est pas question de contester la qualité des oeuvres de réalisatrices récompensées lors de la cérémonie de clôture. Titane, par son intensité fascinante, la complexité torturée de son univers, le travail sur son style électrique, dépassait la totalité des films en compétition et a créé une bouleversante onde de choc le soir de sa projection, même si une partie des spectateurs, perdus et durablement traumatisés devant le cinéma mutant de Ducournau, ne savaient pas exactement quoi en penser.

La question est plutôt pourquoi cette accession au plus haut niveau de récompense n’est-elle pas arrivée plus tôt, car la qualité des oeuvres des réalisatrices se trouve au rendez-vous depuis fort longtemps, voire depuis toujours (Varda, Duras, Akerman, Breillat, etc. ) Pour atteindre cet objectif, Il a ainsi fallu vaincre en 2021 des décennies de système patriarcal et de résistance acharnée à la qualité des oeuvres cinématographiques de femmes. Comme l’a énoncé Julia Ducournau, le plus important, c’est qu’elle ait été le soir de la cérémonie de clôture la deuxième femme couronnée, ce qui laisse entrevoir des lendemains plus souriants aux prochaines réalisatrices : il y en aura forcément une troisième, une quatrième, une cinquième, etc. Le tabou est brisé. Le mouvement est en route, il ne s’arrêtera plus.

Or, en récompensant Julia Ducournau, ce ne sont pas seulement les femmes qui sont récompensées, mais également une vision du monde « plus fluide et inclusive  » selon ses propres termes, ce qui permet de placer au plus haut niveau le cinéma de genre et de ne pas laisser sur le bas-côté les marginaux, les personnes irréductiblement différentes, les « monstres« . C’est aussi toute une vision du monde, transformiste, transgenre et transhumaniste que le Festival de Cannes permet de célébrer avec Titane, en laissant donc entrer les monstres. Avec cette oeuvre, une nouvelle page de l’histoire du cinéma s’ouvre sans doute.

Pourtant, comme prévient Julia Ducournau elle-même, il faut se garder des éloges excessifs. Titane, elle le reconnaît, n’est pas parfait, dans le sens où toute oeuvre est forcément imparfaite aux yeux de son créateur. Ce film est la plupart du temps radical et abrupt, mutique comme son héroïne et ne livre pas d’emblée tous ses secrets. Cependant, s’il est nécessaire de rechercher la perfection dans le processus de création artistique, la perfection, en tant que résultat, s’avère vaine et souvent stérile. C’est dans ce sens que Ducournau a précisé que « la perfection est une impasse  » , ce qui ne signifie pas pour autant que tout auteur ne doive pas la rechercher.

Pour les grincheux, imaginez ce que aurait été le Palmarès si Titane n’avait pas été récompensé. Dans le meilleur des cas, il aurait célébré au plus haut niveau un auteur hautement estimable, Asghar Farhadi, dans la lignée des Palmes humanistes, consensuelles et unanimistes, à la Kore-eda. Cela aurait été un excellent choix conventionnel mais n’aurait pas permis de s’interroger sur l’essence et la contemporanéité du cinéma. Avec Titane, aussi contesté soit-il, une porte nouvelle s’ouvre, en phase avec des thématiques actuelles et différentes, une autre féminité, une marginalité en quête de reconnaissance, une tolérance plus grande pour une société plus ouverte.

Même si les spectateurs et les critiques paraissent parfois profondément perturbés par la provocation de cette proposition exceptionnelle de cinéma, il ne fait aucun doute que, dans quelques années, le triomphe de Titane ira complètement de soi, tout comme celui de Pulp Fiction de Quentin Tarantino avait choqué les tenants du cinéma classique, avant d’être totalement intégré au fil des années. Pour une fois, le jury a innové et a renversé la table, ce dont on le félicite chaleureusement, étant en avance sur le public et une bonne partie des critiques trop réactionnaires et attachés à leur zone de confort. Comme l’a souligné Thierry Frémaux, Cannes 2021, on s’apercevra dans quelques années, avec le recul, que c’est bien là qu’il fallait être, là où les lignes ont bougé, là où les choses ont changé.

A part cela, Un Héros représentait sans coup férir le favori logique de la compétition. Il ne fait pas de doute qu’un jour, avec un autre jury bien plus conservateur, Farhadi remportera la Palme d’or, ce qu’il a parfaitement compris, acceptant de bonne grâce son Grand Prix du jury ex aequo. Car en fait, la grande surprise du Palmarès vient de l’autre ex aequo, Compartiment numéro 6 de Juho Kuosmanen, sympathique, lumineux mais un peu anecdotique à ce niveau de récompense. Le Prix de la mise en scène couronne après deux tentatives infructueuses (Pola X, Holy Motors) le démiurge solitaire Leos Carax pour ses merveilleuses trouvailles de réalisation dans Annette et son pari fou de comédie musicale rock. Prix du scénario, Drive my car, de Ryusuke Hamaguchi, en dépit de son extrême cohérence, a probablement pâti de sa longueur rédhibitoire (3 heures) en contexte de festival. Enfin, en offrant le prix du jury ex aequo à Nadav Lapid et Apichatpong Weerasethakul, pour Le Genou d’Ahed et Memoria, Spike Lee, Mylène Farmer et leurs acolytes renvoient dos à dos deux visions, deux styles, deux rythmes de cinéma, opposés et complémentaires, qui pouvaient présenter dans les deux cas des défauts, malgré des beautés certaines (une vision politique controversée chez Lapid, un rythme contemplatif difficile d’accès pour le grand public chez Weerasethakul).

De manière générale, le Festival de Cannes 2021 a été l’occasion de placer au centre du jeu les créateurs eux-mêmes : souvent des metteurs en scène (Bergman Island, Le Genou d’Ahed, Drive my car), encore plus souvent des dessinateurs de BD (La Fracture, Julie (en douze chapitres), La Fièvre de Petrov, le roman graphique des Olympiades, voire le peintre en calligraphie de Un Héros), comme si l’expérience de l’enfermement obligeait à interroger en profondeur sa vocation artistique et en particulier l’acte de représentation. En raison de la pandémie galopante lors de l’année 2020, un certain nombre de films, étrangement surtout français, avaient pour décor l’hôpital, lieu par excellence de la mixité sociale et de la confrontation à la mort ou la maladie : Tout s’est bien passé, La Fracture, De son vivant. Enfin, sans doute aussi à cause du confinement, la pression des réseaux sociaux, menace devenue omniprésente du fait de leur surutilisation, est devenue en 2021 l’un des thèmes les plus récurrents (Un Héros, Les Olympiades, Le Genou d’Ahed, Julie (en douze chapitres), France, Annette). En fin de compte, seuls deux films ont intégré à leur intrigue ainsi que visuellement le port des masques : Les Intranquilles et Drive my car. Les autres films en ont fait abstraction, comme si la pandémie était une parenthèse qu’il serait préférable de ne pas mentionner, un moment de l’Histoire à oublier dans les volutes de la fiction.

PALMARES

Longs Métrages

Palme d’or

TITANE réalisé par Julia DUCOURNAU



Grand Prix (ex aequo)

GHAHREMAN (Un Héros) réalisé par Asghar FARHADI


 HYTTI N°6 (Compartiment N°6) réalisé par Juho KUOSMANEN



Prix de la Mise en Scène

Leos CARAX pour ANNETTE


Prix du Scénario

HAMAGUCHI Ryusuke & TAKAMASA Oe pour DRIVE MY CAR



Prix du Jury (ex aequo)

MEMORIA réalisé par Apichatpong WEERASETHAKUL


HA’BERECH (Le Genou d’Ahed) réalisé par Nadav LAPID



Prix d’interprétation Féminine

Renate REINSVE dans VERDENS VERSTE MENNESKE (Julie (en 12 chapitres))
réalisé par Joachim TRIER


Prix d’interprétation Masculine

Caleb LANDRY JONES dans NITRAM
réalisé par Justin KURZEL

Courts Métrages

Palme d’or

TIAN XIA WU YA (Tous les corbeaux du monde) réalisé par TANG Yi


Mention Spéciale

CÉU DE AGOSTO (Le Ciel du mois d’août) réalisé par Jasmin TENUCCI

Caméra d’or

MURINA réalisé par Antoneta Alamat KUSIJANOVIĆ
présenté dans le cadre de LA QUINZAINE DES RÉALISATEURS

Commission supérieure technique

Prix CST de l’artiste-technicien


Vladislav OPELIANTS (Russie), CHEF OPÉRATEUR image
de PETROV’S FLU (La Fièvre de Petrov) de Kirill SEREBRENNIKOV



Prix CST de la jeune technicienne de cinéma

Armance DURIX, CHEFFE OPÉRATRICE du son de
MI IUBITA, MON AMOUR de Noémie MERLANT