Au pays de nos frères : le poids de la souffrance

C’est un premier long-métrage coréalisé par le couple iranien Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi auquel nous avons affaire ici, qui a remporté le prix de la meilleure réalisation au Festival de Sundance 2024. Le film est organisé tel un triptyque, en trois volets s’étendant de l’année 2001 jusqu’en 2021, c’est-à-dire du début de l’invasion en Afghanistan par les Etats-Unis jusqu’au retrait des troupes américaines s’achevant le 30 août 2021. Pourquoi ce rappel historique? Parce que nous suivons successivement le parcours de trois membres d’une même famille afghane ayant fui l’invasion américaine pour se réfugier en Iran. Avec pour point commun le thème de leur intégration réussie ou non – car cela peut se discuter – dans leur pays d’accueil. Pays frères car ayant tous les deux l’Islam pour religion officielle et certains immigrés afghans ayant combattu aux côtés des iraniens notamment en Syrie.

L’adolescent Mohammad a un visa pour apprendre la métallurgie dans une école professionnelle, cependant qu’il cueille – quand il n’étudie pas – les tomates dans le camp où il s’est installé avec sa famille au milieu d’un paysage de neige à la blancheur éblouissante, symbole d’une innocence qui tranche avec celle que doit bientôt perdre le jeune garçon. Il est secrètement amoureux de Leila qu’il aide dans ses devoirs d’anglais. Mais un jour, au sortir de son école il est arrêté, en fait réquisitionné par la police pour effectuer diverses tâches manuelles comme déplacer les archives du commissariat, faire de la maçonnerie ou décharger un camion. Les policiers jouent de l’état de faiblesse dans lequel sont les immigrés et de la fragilité de leur statut pour les employer gratuitement à faire des travaux à leur profit. Et on perçoit avec quelle aisance ils s’en servent comme de bêtes de somme vouées à l’esclavage. Leur corps n’est plus à eux et c’est les épaules tombantes, la mine déconfite, qu’ils obéissent aux ordres qu’on leur donne. Mohammad préfère garder le secret auprès de sa famille et de son père plus particulièrement car il ne veut pas s’attirer d’ennuis de la part des autorités. Même si cela doit se faire au prix d’une dernière violence, plus grave encore celle-là, il paye en quelque sorte de sa personne son droit de résidence dans son pays d’accueil.

L’intégration ne se fait pas sans douleur, sans mélancolie non plus, une tristesse qui imprègne la pellicule même si parfois un sourire de jeune fille ou la fierté d’une gamine au visage épanoui viennent émailler le portrait d’une génération afghane subissant le joug de l’histoire, la grande, et de ses bouleversements géostratégiques.

Leila est servante, en fait bonne à tout faire – la cuisine, les chambres, le service – au sein d’une maison au bord de la mer qui appartient à une famille de la classe bourgeoise iranienne. Mais son mari meurt soudainement sans que l’on sache pourquoi. Elle découvre le corps et tente de le sauver mais en vain. C’est dans ce moment de crise que les réalisateurs choisissent de directement nous plonger car il a partie liée avec la thématique du film qui est pour les immigrés afghans de surtout faire le moins de bruit possible afin de ne pas être expulsés de leur pays d’accueil. C’est cette peur – celle d’être expulsés – qui envahit Leila comme elle couve dans le cœur des différents personnages du film. Et l’on suit les stratagèmes de la jeune femme pour cacher cette mort à ses maîtres jusqu’à l’impensable. Aucune caricature dans tout cela car le maître de maison et sa femme sont présentés comme des personnages pleins d’empathie s’inquiétant du sort de la jeune femme, tout en cherchant à éviter des problèmes qui pourraient leur tomber sur la tête. Le climat de fête qui entoure ce volet – invités trinquant, jouant, mangeant autour d’un barbecue et allumant des pétards sur la plage pour y assister au feu d’artifice tout en dansant au son des tambours – tranche bien évidemment avec la tonalité tragique de l’évènement principal et accentue l’absurde révoltant du choix auquel est acculée Leila. Elle aussi paie de son corps et de sa force de travail son tribut. Elle aussi devra garder un secret lourd à porter pour avoir le droit de rester en Iran.

Le secret de Qasem, il le garde vis-à-vis de son épouse sourde-muette dont il cherche à préserver la quiétude. Là aussi la mort rôde comme un sacrifice offert aux mânes de l’Iran. L’intégration ne se fait pas sans douleur, sans mélancolie non plus, une tristesse qui imprègne la pellicule même si parfois un sourire de jeune fille ou la fierté d’une gamine au visage épanoui viennent émailler le portrait d’une génération afghane subissant le joug de l’histoire, la grande, et de ses bouleversements géostratégiques. Qasem se cache pour pleurer. Les larmes d’une famille brisée. Tandis qu’en off une voix proclame un discours de bienvenue aux afghans ayant obtenu la nationalité iranienne. Combien de souffrances pour en arriver là. Un film intelligent et noir, plastiquement irréprochable et merveilleusement interprété. A voir.

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RÉALISATEUR : Raha Amirfazli, Alireza Ghasemi
NATIONALITÉ :  Iran, France, Pays-Bas
GENRE : Drame
AVEC : Mohammad Hosseini, Hamideh Jafari, Bashir Nikzad
DURÉE : 1h35
DISTRIBUTEUR : JHR Films
SORTIE LE 2 avril 2025