Succession saison 3 : la pantomime des gueux

Créée par Jesse Armstrong, produite entre autres par Will Ferrell et Adam McKay (The Big short, Vice, Dont look up), Succession, dès sa saison 1, s’est installée comme la série qui allait succéder, c’est le cas de le dire, à Game of Thrones qui jetait ses derniers feux à la fin de la décennie 2010, comme leader du monde des séries et fiction unanimement récompensée par les critiques. Lors des Golden Globes 2022, Succession a mis en évidence sa suprématie dans le monde des séries, en remportant trois récompenses majeures (meilleure série dramatique, meilleur acteur pour Jeremy Strong, meilleur second rôle féminin pour Sarah Snook). De plus, dimanche 12 décembre, le dernier épisode de la saison 3 a rassemblé 1,7 million de téléspectateurs sur la chaîne américaine HBO et la plate-forme HBO Max – le plus gros score du diffuseur depuis un an et demi, selon l’agence Bloomberg. Succession est donc devenu un petit phénomène dans l’univers des fictions audiovisuelles, perpétuant la résistance de HBO, chaîne câblée, contre les plateformes, en particulier Netflix. Cette série succède effectivement à Game of Thrones car cette dernière, promue par la même chaîne, avait également assuré la résistance des séries télévisées (c’est-à-dire retransmises à la télévision), face à celles diffusées sur les plateformes.

Débarquant en fanfare en 2018, Succession a tout de suite été ressenti comme une vision plus ou moins métaphorique des vicissitudes des puissants, et de la famille Trump en particulier.

Que raconte Succession? Dans la famille Roy, détentrice d’un des plus grands conglomérats, WaystarRoyCo, dans le domaine des médias et du divertissement, Logan, le patriarche, est frappé d’un accident vasculaire cérébral. La question de sa succession se fait pressante. Mais qui, dans sa famille, est réellement capable de lui succéder? Connor, l’aîné, fils d’un premier mariage, excentrique et dilettante, peu concerné par les affaires? Ou les enfants de son second mariage : Kendall, l’ambitieux, en manque de reconnaissance paternelle, Roman, le lutin pervers et provocateur, ou Shiv, la seule fille, arriviste un peu masquée?

Débarquant en fanfare en 2018, Succession a tout de suite été ressenti comme une vision plus ou moins métaphorique des vicissitudes des puissants, et de la famille Trump en particulier. Dans cette famille, le patriarche était comme par hasard raciste et misogyne mais ses enfants ne présentaient guère mieux, Connor le fantoche, Kendall, l’arriviste, Roman, l’immature et Shiv l’hypocrite. Adam McKay, réalisant le pilote, a mis en place les bases esthétiques de la série, une caméra assez instable, de subits recadrages intempestifs à la manière de Lars Von Trier, un babil incessant de punchlines plus ou moins dévastatrices. Le spectacle se révèle être assez plaisant, voire plutôt jouissif.

Dans la troisième saison, la meilleure sans doute à ce jour, Succession est mené à un train d’enfer, de clifhangers haletants en rebondissements inattendus, hormis un léger fléchissement dans les épisodes 5 et 6. Le tout se termine en apothéose lors tout d’abord de la fête d’anniversaire (épisode 7) de Kendall, enfant gâté et pourri, et du remariage en Toscane (épisodes 8 et 9) de la seconde épouse de Logan Roy et mère de ses trois derniers enfants. La durée plus courte et resserrée de cette saison (neuf épisodes au lieu de dix) joue sans doute pour son efficacité. [ATTENTION SPOILER] La fin de l’épisode 9 révélant que Logan Roy a finalement laissé le contrôle de son entreprise à un jeune loup extérieur à la famille (Alexander Skarsgaard), dépossédant ses enfants, est assez shakespearienne, plongeant dans le désarroi total les héritiers putatifs.

Le succès de Succession provient du fait que la série intéresse les riches qui s’y mirent en ne s’y reconnaissant pas, et les moins riches qui jouissent de voir les riches se prélasser dans une amoralité consternante. Néanmoins, en dépit d’une certaine réussite formelle (signalons le générique inspiré par The Game de David Fincher, accompagné par la musique diabolique de Nicholas Brittell) et de l’intérêt de numéros d’acteurs (surtout Brian Cox, impressionnant en patriarche complètement antipathique), la série n’engendre guère d’envie de revisionnage, tant les personnages sont mesquins, petits, et peu recommandables. Succession est incontestablement une bonne série mais on peut douter de sa pérennité sur le long terme. L’histoire se terminera probablement par la mort du patriarche avec un successeur qui n’appartiendra pas forcément aux héritiers prédéterminés. Mais, au bout du compte, il n’est pas certain que cela passionne réellement le spectateur qui regarde Succession, faute de mieux. Succession est un peu une série par défaut, qui triomphe actuellement mais n’aurait sans doute guère brillé du temps des grandes séries des années 1990-2020. Les protagonistes, souvent grimaçants, à la limite de la caricature, ne génèrent pas la moindre once d’empathie et représentent souvent « la pantomime des gueux » évoquée par Diderot dans Le Neveu de Rameau. Une fantaisie parfois drôle, souvent ironique et ridicule, la plupart du temps pathétique, par le degré d’inhumanité représenté par ses personnages.

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SHOWRUNNER : Jesse Armstrong   
NATIONALITÉ : américaine 
AVEC : Brian Cox, Jeremy Strong, Kieran Culkin, Sarah Snook, Alan Ruck 
GENRE : comédie dramatique 
DURÉE : 9 épisodes de 50 minutes 
DIFFUSEUR : HBO et OCS City 
DISPONIBLE SUR OCS à partir du 18 octobre 2021