La Jauria : une meute de garçons (et d’hommes) sauvages…

Trois jeunes garçons font une sorte de prière à la manière chamanique, dans une ambiance de pénombre – ce sera la forêt tropicale colombienne – où on ne distingue pas exactement où ils sont, ce qu’ils font ni pourquoi sauf qu’ils reconnaissent oralement une culpabilité – donc nous en déduisons un crime. Le groupe s’agrandira à sept garçons, une « Jauria » dont un protagoniste mutique que la caméra suivra de bout en bout, Eliú (Jhojan Estiven Jimenez) avant qu’un collègue à lui ne débarque, avec son petit sourire en coin provocateur, El Mono (Maicol Andrés Jimenez). On apprend qu’ils ont commis, complètement alcoolisés, le crime d’un homme qu’ils ont enterré on ne sait plus où – ce qui fera l’objet d’une longue scène dans laquelle ils sont sommés de le retrouver pour présenter le corps à la famille. On comprend que les jeunes gens se trouvent dans un camp expérimental pour délinquants à travers les fiches d’admission qu’ils remplissent et où ils doivent reconnaître leurs caractéristiques. Entre « voleur, escroc, bandit, assassin, addict, criminel… » et « menteur, rebelle, dealer, harceleur, bâtard, insomniaque, épileptique, suicidaire, dépressif, narcoleptique, hypersensible, migraineux, colérique… », les coches varient selon les adolescents qui font, il faut l’avouer, tous un peu peur – Calate, Chucho, Matajudios, Ider et Cabezas. Pourtant, ils sont à plaindre, abandonnés par leur famille, violentés, violés, sans le sou, et se débrouillant comme ils peuvent dans la société colombienne et ses violences quotidiennes. Ici, ils pourront retourner dans le droit chemin, sous le guidage du thérapeute Alvaro (Miguel Viera) et une brute de surveillant qui ne lâche jamais son arme, Godoy (Diego Rincon) ; ici ils réalisent des travaux forcés dans une propriété magnifique mais décatie – débroussailler, abattre des arbres, vider et nettoyer une piscine – avant de se retrouver dans un dortoir horrible la nuit, attachés : prix à payer pour retrouver une liberté… Eliú, qui semble vouloir s’en sortir, colle à la consigne même s’il est montré mutique et renfrogné, possiblement pris par un double sentiment : la culpabilité vis-à-vis d’un crime d’un côté, une colère jusqu’à la haine d’un père qui l’a maltraité au plus haut point, quand son collègue El Mono, plus fier et cynique, ne pense qu’à sortir d’ici…

Retourner dans le droit chemin, sous le guidage d’un thérapeute illuminé et d’une brute qui ne lâche jamais son arme, ça c’est de l’éducation…

Le premier long métrage d’Andrés Ramirez Pulido ne détonne pas dans la sélection de la Semaine Internationale de la critique étant donné le nombre d’œuvres qui traitent d’adolescents en prise avec des maux liés à leur famille (absente, violente, terrifiante), et ici en lien avec une société dans laquelle règnent misère, peur, silence, punition, alcool et drogue pour oublier. Les thèmes de l’éducation (ou de son absence), de la thérapie (de groupe), les questions de survie ou de liberté, nécessaires, complexes et intéressantes à traiter, sont les piliers implicites d’un film qui ne parvient pourtant pas à faire partager quoi que ce soit au spectateur, peut-être parce que rendre esclaves des enfants qui l’étaient déjà n’était pas du meilleur choix. Si les décors, qui font passer le groupe de l’extérieur à l’intérieur, avec toujours une tension quant à leur sort, ou à ce qu’ils s’apprêtent à faire, possèdent les qualités d’un thriller, tout reste trop à l’unisson, de façon trop sombre, comme si le jour n’existait pas, emprisonné dans la nuit comme ces jeunes enfermés dans l’obscurité de leur (in)conscience. On a été immédiatement captivés – et gênés aussi – par la bande son, non sans rappeler celle des Garçons sauvages (Bertrand Mandico, 2018) tout comme une partie du schéma narratif du film semble y renvoyer : pour sûr, c’est le compositeur Pierre Desprats qui l’a produite ! Des récits ou ambiances de la sorte, en plus de celui que nous venons de citer, on en connaît chez Lucrèce Martel (avec La Cienaga, 2001) ou plus récemment chez Alejandro Landes (avec Monos, 2019), sauf que ces films possédaient un peu de lumière en eux, que ce soit dans l’image ou le récit. Car ici, l’ambiance physique de la jungle comme l’ambiance morale qui y règne stagnent, l’implicite de la situation des captifs et de leurs fantasmes secrets est facilement imaginable, l’attitude des adultes, montrés entre souci thérapeutique et haine ne serviront à rien – l’un d’entre eux se suicidera…

Une ambiance physique de la jungle comme une ambiance morale sauvage qui stagnent, l’implicite de la situation des captifs et de leurs fantasmes secrets reste trop facilement imaginable quand l’attitude des adultes, montrés entre souci thérapeutique et haine, ne sert à rien…

Si l’issue donne à voir une échappée, elle est encore plus cynique, faite encore de faux espoirs, à la manière des couleurs passées de la photographie et comme si le passé, justement, n’était plus rattrapable, et par là le présent. En 2017, Andrés Ramirez Pulido proposait un court-métrage, Damiana, en sélection avec toujours la problématique du père autour d’une adolescente. Peut-être faut-il que la question de la paternité soit davantage posée du point de vue du cinéma, et moins de celle du drame, afin que ces 86 minutes pourtant courtes s’acceptent et se digèrent plus facilement, du point de vue physique comme moral, et que le spectateur en garde, à défaut d’un souvenir, une essence pas de térébinthe…

C’est alors qu’on apprend que le jury de la Semaine internationale de la Critique a décerné son Grand Prix à La Jauria, ce qui conforte l’idée que le cinéma, comme l’art en général, restent subjectifs, et nous félicitons au moins les jeunes acteurs de ce film pour leur performance sombre mais que le Festival cannois illumine de ses feux !

2.5

RÉALISATEUR :  Andrés Ramirez Pulido 
NATIONALITÉ : Colombie
AVEC : Jhojan Stiven Jiménez Arboleda, Maicol Andrés Jimenez Zarabanda, Marleyda Soto Ríos, Miguel Viera
GENRE : Drame psychologique
DURÉE : 1h26
DISTRIBUTEUR : Pyramide Distribution
SORTIE LE Avril 2023