Irréversible : inversion intégrale

Christopher Nolan n’est évidemment pas le premier à avoir inversé la réalité ou la narration. Il est particulièrement étrange de voir que le même jour que Tenet, sort Irréversible, inversion intégrale, la version chronologique du film-choc de Gaspar Noé, qui racontait en remontant le temps, de chapitre en chapitre, la vengeance, en se trompant de cible, accomplie par deux amis (Vineent Cassel et Albert Dupontel), en raison d’un viol commis sur la femme (Monica Belluci) de l’un des deux, enceinte de surcroît. Même si Alain Resnais a peut-être bien davantage bouleversé les codes de la chronologie, Gaspar Noé est peut-être le premier à avoir raconté une histoire à l’envers, ex aequo avec un certain…Christopher Nolan (Memento), en influençant bien d’autres comme François Ozon (5×2). Cette fois-ci, Noé raconte son histoire à l’endroit, la rendant beaucoup plus inéluctable et tragique, l’inversion ayant fonctionné jadis comme un tic stylistique qui amortissait le drame qui se jouait dans son film.   

Dans Irréversible Inversion intégrale, Noé raconte son histoire à l’endroit, la rendant beaucoup plus inéluctable et tragique, l’inversion ayant fonctionné jadis comme un tic stylistique qui amortissait le drame qui se jouait dans son film.

On sait que Noé s’est inspiré pour l’histoire de son film de ce qui est arrivé à sa sœur. On suit donc dans l’ordre chronologique une jeune femme, Alex, qui, après avoir découvert sa grossesse et n’avoir pas osé l’avouer à son petit ami, se fait violer par un inconnu dans un tunnel. Son compagnon Marcus et son ex-petit ami Pierre décident de faire justice eux-mêmes.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’inversion intégrale n’est pas exactement la version inversée intégrale du film-matrice. La nouvelle version dure dix minutes de moins environ, car elle représentait l’heureuse opportunité de dégraisser un peu son film, surtout lors de la recherche de l’agresseur sexuel qui servait d’entrée en matière un peu longue à la précédente version. De plus, Noé a rajouté un épilogue qui existait déjà à l’époque mais s’intégrait mal à la version déchronologique alors qu’elle paraît mieux conclure la nouvelle version.                    

Le film en lui-même garde ses qualités et ses défauts. Ses qualités : une expérimentation constante et un tour de force de mise en scène, la totalité du film étant réalisée en plans-séquences. Ses défauts : une volonté outrancière de tout montrer et d’aller très loin dans la violence et la sexualité, sans nuances. Le meurtre à l’extincteur, on le sait, a inspiré Nicolas Winding Refn pour la séquence de l’ascenseur de Drive. On se demande même si Quentin Tarantino lui-même ne s’est pas inspiré d’Irréversible pour la fin de Once upon…En effet, à la fin, comme dans le film de Tarantino, on observe deux amis qui sont pris dans un événement qui les dépasse : l’un ira à l’hôpital (Cassel comme Pitt) alors que l’autre qui s’est tenu en retrait pendant l’essentiel de l’action donnera le coup de grâce (DiCaprio comme Dupontel). Si l’on rajoute que les membres de la secte Manson sont démolis de la même manière que le faux coupable d’Irréversible, les similitudes deviennent assez troublantes.

Quoi qu’il en soit, le drame humain de la femme enceinte violée et tuée (comme Sharon Tate) devient plus lisible et compréhensible dans cette version débarrassée de la narration en chronologie inversée, ainsi que ce qui aboutit au meurtre à l’extincteur. On ne peut néanmoins s’empêcher de penser « à quoi bon » devant ce jusqu’au-boutisme. On est passé du mantra « Le Temps détruit tout  » au « Temps révèle tout« . Le film représente une expérience, à déconseiller toutefois aux personnes trop sensibles, qui demeure intéressante par la question des limites morales du cinéma qu’elle pose, mais que l’on peut réprouver en son for intérieur, en se demandant si la rage ne représente pas une excuse pour le voyeurisme. Était-il nécessaire de filmer le sexe du violeur après l’acte ou le défonçage en règle de la tête d’un faux coupable? La question reste posée. Noé ne travaille pas dans la nuance ni le hors-champ. En tout cas, la scène du viol est toujours aussi éprouvante ; en témoigne une petite dame d’un certain âge installée au rang juste au-dessus de nous qui était hagarde à la fin de cette séquence, victime peut-être d’un AVC et qu’on a dû rapatrier, allongée. On espère qu’elle a survécu.

2.5

RÉALISATEUR : Gaspar Noé
NATIONALITÉ : français
AVEC : Monica Bellucci, Vincent Cassel, Albert Dupontel
GENRE : Drame
DURÉE : 1h30
DISTRIBUTEUR : Carlotta Films
SORTIE LE 26 août 2020