Goutte d’Or : nuit fiévreuse

Un homme entre dans la pièce, il s’assoit l’air grave et débute un échange avec l’au-delà. En face du médium, une femme visiblement en détresse, la peine au cœur. En seulement quelques mots, il parvient à la convaincre de ses talents. Pourtant, son pouvoir est tout ce qu’il y a de plus terrestre : celui qui se caractérise comme un enfant du vent sait autant alléger les malheurs que les bourses de ses clients. Toujours à la frontière entre le documentaire et la fiction, le cinéaste Clément Cogitore (Ni le ciel ni la terre) continue de contaminer le réel avec l’imaginaire commun.

Dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, Ramsès tient un cabinet de voyance. Contre une centaine d’euros, il entre en communication avec l’au-delà. Quelques minutes avant d’entrer dans la pièce, il écume le téléphone de sa prochaine victime, soucieux de la qualité de sa prestation. Un comédien, un arnaqueur qui joue de la souffrance, de la crédulité, des croyances d’autrui. Une combine lucrative et peu risquée qui agace ses concurrents : il vampirise littéralement le marché. Pour lui, c’est la loi du plus fort. Lorsqu’une bande d’enfants venus de Tanger arrive dans le quartier, il se sent piégé. Suite à une absence, il se retrouve nez à nez avec un cadavre, caché dans une pile de déchets. Un mystérieux engrenage l’entraîne dans une nuit fiévreuse.

Si Clément Cogitore perd parfois le fil de son récit, dilué dans des déambulations hasardeuses, la proposition du réalisateur français n’en reste pas moins unique : un passage chimérique vers ce qui échappe à nos regards

Comme dans Braguino, le magnifique moyen métrage de Clément Cogitore, la jeunesse de Goutte d’Or semble livrée à elle-même. La réalité est évidemment plus complexe : il ne s’agit pas tant de mauvais parents que de destins contrariés par de mauvaises rencontres. Ensemble, ils forment une meute violente, de jeunes loups sauvages aux dents longues. Ils volent et revendent, sans jamais être inquiétés. La police est impuissante, incapable d’enrayer le déclin de ces jeunes. Dans le meilleur de cas, ils trouvent une solution provisoire. Derrière le masque de la colère se cachent des craintes, des doutes et des croyances exploitables. Enfant du vent lui aussi, Ramsès comprend mieux que quiconque cette jeunesse furieuse et radicale. Il considère ne pas être un enfant du royaume, digne et respectable. Entouré de ses petits diablotins, il est un mage capable de manipuler les gens. Croire n’est pas que l’affaire des enfants, le succès de son cabinet de médium atteste de la diversité du spectre des croyances. Deux mondes se croisent dans le film de Clément Cogitore : celui matériel, avec notamment cette boutique où tout ce qui existe est à vendre, et immatériel, de l’ordre du fantastique.

Un second monde empreint de mythologie apparaît à la tombée de la nuit. Une incursion mystique timide qui émerge du réel, de ses lieux communs, du banal : le temps d’une merveilleuse introduction, un chantier nocturne se transforme en un bal mécanique. On retrouve le sens de la mise en scène du cinéaste, passé maître dans l’art du décalage. La photographie, légèrement teintée or, favorise les plans serrés, quitte à rendre méconnaissable le fameux quartier de la Goutte d’Or, exploité plutôt dans son incarnation métaphorique. Une virée nocturne sublimée par un travail remarquable sur la lumière, fortifiée dans son identité par de solides acteurs. Si Clément Cogitore perd parfois le fil de son récit, dilué dans des déambulations hasardeuses, la proposition du réalisateur français n’en reste pas moins unique : un passage chimérique vers ce qui échappe à nos regards.

3.5

RÉALISATEUR :  Clément Cogitore
NATIONALITÉ : France
AVEC : Karim Leklou, Ylin Yang, Malik Zidi
GENRE : Drame
DURÉE : 1h38
DISTRIBUTEUR : Diaphana Distribution
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