Prano Bailey-Bond : « Les gens s’attendent peut-être à ce que l’on fasse des films de genre différents quand on est une femme »

La 74e édition du Festival de Cannes le présageait en distinguant Julia Ducournau d’une Palme d’Or pour Titane : les réalisatrices de films de genre sont mises à l’honneur cette année. Quelques mois plus tard, la 32e édition du Festival du Film Britannique de Dinard présentait sa sélection “Quelle Horreur”, composée de six films d’horreur réalisés par des cinéastes anglo-saxonnes. Parmi ces derniers figurait Censor, que nous avions découvert lors de l’Etrange Festival en septembre. Au beau milieu de l’ère Thatcher, alors que les films d’horreur font l’objet d’une chasse aux sorcières sans précédent, il s’intéresse au rôle des censeurs, qui devaient délibérer de la sortie ou de l’interdiction des films affiliés au genre, et à Enid, une jeune femme dont la vie va être bouleversée par le visionnage d’un long-métrage qui lui rappelle étrangement un traumatisme infantile. Premier film de la réalisatrice galloise Prano Bailey-Bond, nous l’avons rencontrée et interrogée sur cette œuvre nostalgique et prenante, ainsi que sur son rapport aux films de genre. 

Pouvez-vous vous présenter un peu pour nos lecteurs et lectrices ?

Je m’appelle Prano Bailey-Bond, je suis scénariste et réalisatrice, et je viens du Pays de Galles. ça fait plusieurs années que je touche au domaine de l’horreur avec mes courts-métrages et mes clips-vidéos. Et maintenant, je réalise mon premier film. 

Quel place a pris l’horreur dans votre vie ?

Elle était là depuis le début. La première chose qui m’a effrayée quand j’étais enfant était la série Twin Peaks, de David Lynch. J’en faisais des cauchemars !  C’était si surréaliste, ça atteignait mon subconscient d’une manière que je ne pouvais pas totalement comprendre. ça m’a beaucoup plu. Je pense que si j’étais tant attirée par ça, c’est parce que je savais que l’horreur était un espace safe pour avoir peur, vous savez, ce sentiment quand on a regardé un truc flippant et qu’ensuite on monte à l’étage, et il fait noir, et on se dit que peut-être quelque chose va nous attraper la cheville. Ensuite, j’ai commencé à créer des choses moi-même. Ce que j’aimais le plus, c’était les personnages au caractère un peu réprimé, ceux qui se détestent, cachent une partie d’eux-mêmes ou se battent contre quelque chose de profond et de sombre en eux qui va forcément déborder d’une manière ou d’une autre. L’horreur, pour moi, c’est le refoulement. Et donc j’ai commencé à faire de l’horreur sans trop réaliser que j’en faisais, c’est après que quelqu’un me l’aie fait remarquer que je l’ai compris (rires). Et du coup j’ai décidé de sauter à pieds joints dedans. 

Le refoulement est un phénomène psychologique au cœur de votre premier film, Censor. Qu’est-ce qui vous en a donné l’idée ? 

J’avais l’idée depuis longtemps, mais le script ne m’a pas satisfaite avant 2016. En 2012, j’avais lu un article sur l’ère Thatcher, et ça parlait des censeurs, et de toutes les règles qu’ils devaient appliquer concernant la vue du sang et de la torture dans les films d’horreur, parce qu’on craignait que ça donne envie à certains hommes de passer à l’acte. Et je me suis dit que c’était très compliqué, parce que les censeurs sont humains ; si ces images sont censées inciter à la violence, que se passait-il dans leurs têtes ? L’idée d’une censeuse qui commencerait à douter de ses propres principes moraux m’intéressait beaucoup. A partir de là, j’ai commencé à faire des recherches sur cette période au Royaume-Uni, et j’ai fini par tomber sur l’ère des video nasties. C’est une période fascinante dans l’histoire du film de genre en Grande-Bretagne, avec la naissance de la VHS et cet essor de l’horreur low budget. Pour contrôler ce phénomène, le gouvernement a répandu une panique morale sur le sujet, sur ce que ces films allaient faire à la société et aux individus. Cette relation conflictuelle vis-à-vis du cinéma horrifique trouvait ses échos dans la société, et je voulais l’explorer à travers la figure du censeur. 

La politique prend en effet une place très importante avec le contexte du film, qui s’insère pendant le mandat de Margaret Thatcher. Était-ce pour vous une manière de développer un propos sur la censure en général ou un prétexte pour aborder le thème du refoulement ?

Je pense que je souhaitais créer une représentation de cette époque, qui résonne avec la situation politique actuelle. Pendant le règne de Margaret Thatcher et toute la misère sociale qui en découlait, l’atrocité du monde était mise sur le compte des films d’horreur, et c’était une très bonne manière de nous détourner des agissements du gouvernement. C’est souvent arrivé à travers l’histoire ; l’art est tenu pour responsable de tous les maux de la société, que ce soit les comics dans les années cinquante, les jeux vidéos et la musique de Marilyn Manson de nos jours… On montre toujours du doigt l’industrie de l’art et du divertissement au lieu de se pencher sur les problèmes sociaux qui affectent les individus mentalement et physiquement et les poussent à commettre des actes terribles. A priori, si on est mentalement stable, on ne va pas se mettre à tuer des gens parce qu’on a vu un film d’horreur (rires). Donc j’utilise ce film comme une plateforme pour parler de tout ça.

Vous êtes-vous appuyée sur des références artistiques en concevant Censor ? 

Oui. Pour représenter l’Angleterre des années quatre-vingt, je me suis appuyée sur une série de photographies de Paul Graham, qui a figé cette époque à travers ses clichés de marginaux, de la triste monotonie du quotidien en gris et en bleu. J’ai aussi utilisé les photos de Martin Parr pour montrer à mon équipe ce que j’envisageais pour dépeindre le monde réel. On a utilisé ce type de palette, et pour l’autre extrême du film, les video nasties. La directrice photo [ndlr : Annika Summerson] a dû regarder beaucoup de films d’horreur de cette époque pour retranscrire cette effusion vibrante de couleurs. On s’est demandé comment transitionner d’un monde à l’autre, entre ce gris de l’Angleterre des années quatre-vingt et le monde violent, coloré et gore des video nasties. C’était marrant à faire avec toute l’équipe !

Votre film est une lettre d’amour à l’horreur vintage, mais en même temps vous êtes critique de la représentation des femmes dans ces productions.

C’était un gros problème avec les video nasties au Royaume-Uni, et une des raisons pour lesquelles beaucoup de ces films ont été bannis, mais je ne voulais pas réaliser le film pour parler de ça. Je souhaitais vraiment explorer un personnage en proie à ses démons, mais c’était impossible d’éviter ce sujet, comme il s’agissait d’un gros débat à ce moment-là. 

La réalisatrice de The Power, Corinna Faith, s’est récemment épanchée sur les difficultés à s’imposer dans une industrie dominée par les hommes, en tant que réalisatrice de films de genre. Quelle a été votre expérience vis-à-vis de tout ça ?

Quelqu’un m’a un jour demandé ce que ça faisait de me réapproprier le genre, et j’ai rétorqué que je n’avais pas à eu à le faire parce qu’il m’appartenait depuis le début. J’ai grandi avec l’horreur, elle m’appartient donc je n’ai pas l’impression d’empiéter sur le territoire de quelqu’un d’autre. Je n’ai pas toujours été soutenue, mais j’ai déployé pas mal de ressources dans mes courts-métrages pour réussir à faire ce que je voulais. Ces dernières années, l’attitude vis-à-vis de l’horreur et des femmes cinéastes change, et j’ai sûrement dû en bénéficier parce qu’on a été financés y compris par des structures qui ne s’intéressaient pas à l’horreur auparavant. On vit dans une bonne époque pour faire de l’horreur en tant que réalisatrice, et il faut en avoir conscience, parce que ça modifie forcément le regard du public quand il regarde notre travail. Les gens s’attendent peut-être à ce que l’on fasse des films de genre différents quand on est une femme. On m’a un jour dit que mon travail ne ressemblait pas à celui d’une femme, et je me suis demandée : qu’est-ce que je suis censée faire ? (rires) Des plans ralentis sur des petites fleurs et des jolies robes toutes douces ? C’est étrange. Mais par exemple, j’espère qu’on verra plus de femmes faire des films à propos des hommes. 

Quel regard portez-vous sur le film horrifique contemporain ? 

Je pense qu’on se trouve dans une période très excitante pour le film d’horreur. Tant de bons films sont sortis ces dernières dizaines d’années ! J’adore The Witch, Grave, Saint Maud … Il y a beaucoup de débats aujourd’hui sur “l’Elevated Horror”, mais c’est un terme que je déteste, car après tout, c’est toujours et encore du film d’horreur. Mais il y a un nouvel entremêlement entre le film d’auteur et l’horreur actuellement, et j’en suis très friande. 

Travaillez-vous actuellement sur d’autres projets ? 

J’ai un nouveau film sur les rails, oui. C’est l’adaptation d’une nouvelle de l’écrivaine argentine Mariana Enriquez, qui s’appelle Ce que nous avons perdu dans le feu. Elle est très féministe, sombre et provocante, donc ça devrait être très intéressant ! A la fin du mois, je vais m’isoler à nouveau pour me mettre dans la phase d’écriture. 

Dernièrement, avez-vous vu des films d’horreur français qui vous ont marquée ? 

J’aime beaucoup Grave, je sais que ce n’est pas si récent mais ce film, pour moi, était la fusion parfaite et très fluide entre le Body Horror et le Coming of Age, plus que des films comme Ginger Snaps ou Teeth. Nous en avons déjà eu dans le passé, mais je pense que cette association était très enthousiasmante, surtout au niveau des relations entre les femmes du film, les sœurs notamment, que j’ai trouvées très touchantes. J’ai aussi vu Inexorable à Strasbourg la semaine dernière et ça m’a beaucoup plu.