Le Jeu de la Dame : tour de maître(sse)

Transformer une mini-série sur les échecs en succès mondial, voilà qui n’avait rien d’un pari évident. Et pourtant, depuis sa sortie sur Netflix en octobre 2020, Le jeu de la Dame, qui se décline en sept épisodes, ne cesse de faire parler d’elle. Devenue la mini-série la plus regardée de la plateforme de streaming, elle a suscité un regain d’intérêt pour les échecs à travers le globe : Google observe que les recherches en rapport aux échecs ont doublé ; eBay note une hausse d’achat d’échiquiers… L’adaptation du livre de Walter Tevis a su conquérir le grand public, non-initiés compris.

Après le suicide de sa mère dans les années cinquante, la jeune Elisabeth Harmon (la star montante Anya Taylor-Joy, remarquée dans The Witch et Split) est placée en orphelinat. C’est là-bas qu’elle se découvrira deux passions : les échecs d’une part, les calmants de l’autre. Se taillant une place dans un univers encore majoritairement dominé par les hommes, Beth gravit les échelons du succès à une vitesse fulgurante, mais ses démons ne sont jamais loin.

Anya Taylor-Joy rend merveilleusement justice au personnage qu’elle incarne : une jeune femme passionnante et tortueuse, au masque de cire précautionneux mais impulsif, maîtrisée mais déglinguée, coquette mais sauvage. Beth Harmon n’est jamais là où on s’attend qu’elle soit, son évolution est à la fois cohérente et inattendue, mise en valeur par la narration astucieusement cadencée.

Malgré son format court propice au binge-watching, Le Jeu de la Dame nous donne à voir une bonne portion de la vie de Beth, des années cinquante aux années soixante, de l’enfance à la vingtaine, ce qui permet de creuser le personnage tout en nuances. Anya Taylor-Joy rend merveilleusement justice au personnage qu’elle incarne : une jeune femme passionnante et tortueuse, au masque de cire précautionneux mais impulsif, maîtrisée mais déglinguée, coquette mais sauvage. Beth Harmon n’est jamais là où on s’attend qu’elle soit, son évolution est à la fois cohérente et inattendue, mise en valeur par la narration astucieusement cadencée.

Bien que la série ait été accusée d’esthétiser ses coups d’éclats ou sa déchéance épisodique à travers du male gaze, elle parvient à justifier son choix en n’en faisant qu’une composante majeure du caractère de l’héroïne.

Les êtres qui gravitent autour d’elle sont par ailleurs tout aussi complexes et doux-amers : que dire d’Alma (Marielle Heller), sa mère de substitution ravagée de désillusions mais prise d’adoration pour sa fille, ou de son collègue Benny Watts (Thomas Brodie-Sangster), tiraillé entre son égocentrisme et le désir d’aider Beth ? Les deux personnages incarnent des mentors avec qui Beth entretient des relations d’égale à égal(e). On pourrait néanmoins reprocher certaines lacunes du côté du personnage de Jolene (Moses Ingram), l’amie fidèle de Beth qui refait surface dans des conditions un peu trop faciles, et coche toutes les cases de l’archétype de la meilleure amie noire, décrié depuis des années par les mouvements et personnalités anti-racistes.

Avec Le Jeu de la Dame, Scott Frank et Allan Scott reprennent la structure classique des œuvres mettant en scène l’ascension d’un virtuose, tout en y instillant du coming of age. Le titre original de la série, The Queen’s Gambit, n’est d’ailleurs pas anodin : il renvoie à un mouvement souvent utilisé au XIXe siècle par les joueurs d’échecs qui souhaitaient gagner d’une façon spectaculaire, et traduit une vision romantique de la discipline. Ce romantisme est à l’image de Beth, reine ou dame selon la traduction ; et ses grands yeux bruns et perçants n’ont pas fini de crever l’écran.