Interview avec la réalisatrice d’Entre les Vagues : Anaïs Volpé

Après s’être illustrée à la Quinzaine des Réalisateurs cette année, Anaïs Volpé est de nouveau mise à l’honneur au Champs-Elysées Festival, où elle présente son deuxième film, Entre les Vagues. Après un bref passage à l’écran, cette Française de 32 ans endosse la casquette de réalisatrice sur plusieurs courts-métrages avant de produire son premier long avec un budget de 3 000 euros : Heis (Chroniques), un récit sur les galères de la vingtaine qui sera distingué en 2016 par le Los Angeles Film Festival. Entre les Vagues, son deuxième film, explore quant à lui l’ambivalence et la puissance d’une amitié. Celle de Margot et Alma, interprétées respectivement par Souheila Yacoub et Déborah Lukumuena, deux jeunes femmes prêtes à tout pour devenir actrices. C’est à l’occasion du Champs-Elysées Festival qu’Anaïs Volpé a accepté de se prêter à l’exercice de l’interview pour MovieRama, l’occasion pour cette cinéaste prometteuse de nous parler de voyages, d’amitiés féminines et de cinéphilie.  


Comment est né Entre les Vagues ? Prépariez-vous ce projet depuis longtemps ?

Oui, j’ai commencé à écrire Entre les Vagues en 2017. Dans un premier temps, c’est parti d’une envie de rendre hommage à l’amitié, notamment à l’amitié féminine dans le milieu artistique. C’est vrai que j’ai souvent été biberonnée aux films où les femmes, quand elles sont en rivalité, se cannibalisent et se font disparaître l’une l’autre alors qu’elles sont très amies, voire sœurs parfois. Et dans mon expérience, moi, quand je suis arrivée à Paris à 17 ans, j’ai rencontré des amies avec qui j’ai beaucoup évolué. Là où on aurait pu devenir rivales ou concurrentes, on se serrait les coudes et on était toujours contente l’une pour l’autre, même si ça ne veut pas dire qu’on n’est pas déçues pour soi-même. Il y a cette dualité, et je voulais vraiment en parler à travers ce film qui a plusieurs thèmes : ce que c’est d’avoir une vocation et tout mettre dedans, comment on défonce les portes quand on ne vient pas de ce milieu, et d’autres choses plus sous-jacentes comme l’exil, la notion de voyage, d’accompagnement et de filiation, de transmission. Tous ces thèmes m’étaient très chers.

Peut-on considérer que c’est autobiographique ?

C’est une pure fiction, en écrivant ces héroïnes, je suis bien sûre partie de choses qui me touchaient mais j’ai fictionnalisé pour pouvoir prendre un peu de recul.

le théâtre est omniprésent dans Entre les Vagues. Vous-même avez déjà été comédienne. Qu’est-ce que ce passage à l’écran vous a appris et apporté dans l’écriture du film ?

C’était ma première passion, et je trouvais intéressant de raconter ce milieu très différent de celui du cinéma. ça m’excitait beaucoup de mélanger un petit peu les arts, de mettre du théâtre dans un film mais qu’il ne ressemble pas forcément à du théâtre. Je voulais qu’il soit lui-même une sorte de cinéma dans le film et éviter tout ce qui était de l’ordre de la captation de théâtre qu’on peut avoir l’habitude de voir dans les films. Je voulais absolument casser ça et en faire un art vivant car c’est art vivant. D’ailleurs, à chaque fois que les héroïnes interprètent quelque chose sur scène, on les voit décoller dans un ailleurs, on rentre dans une autre forme d’imaginaire, et on ne reste pas statiques.

Effectivement, on décolle même dans une autre ville. Pourquoi avez-vous choisi de donner autant d’importance à New-York ?

C’est une ville qui n’est pas choisie au hasard, je trouvais ça intéressant de raconter cet exil entre l’Italie et les Etats-Unis, ça me touche et au-delà de ça, c’est une ville qui est pour moi très bouillonnante, qui ne dort pas et qui ne meurt pas. C’est là où les héroïnes rêvent de s’évader, et c’est là où l’une va et l’autre pas.

Aviez-vous des références en commençant le projet ?

Il doit y avoir des choses complètement inconscientes qui façonnent ma manière de créer, de fabriquer, de voir, mais je n’avais pas forcément de films en tête, si ce n’est que j’aime bien le cinéma américain des années 70. Je l’avais dit au chef-opérateur, Sean Press Williams, et on s’était mis d’accord pour créer quelque chose d’un peu fougueux, de théâtral et d’enchanteur, avec une caméra à l’épaule, un style pellicule etc.

Vous avez travaillé avec Souheila Yacoub, Déborah Lukumuena mais également avec Matthieu Longatte qui vous accompagnait déjà dans Heis (Chroniques). Comment savez-vous de qui vous entourer ?

Il y a certaines personnes que j’ai repris de mes précédents projets comme Matthieu Longatte, mais pas que. Derrière la caméra, il y a des personnes de l’équipe technique avec qui j’ai travaillé pendant une dizaine d’années, notamment à la composition de la musique. Ensuite, j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec ces nouveaux comédiens que j’ai casté. C’est très agréable et intéressant de mixer une partie des gens avec qui j’ai eu l’habitude de travailler avec de toutes nouvelles personnes.

Etait-ce important pour vous qu’il s’agisse de jeunes actrices ?

Oui, très ! Elles ont 27 ans dans le film, et j’aimais bien cet âge-là, parce que ce n’est plus un âge où on est des enfants ou des adolescents, mais ce n’est pas encore un âge où on est vraiment pleinement adultes non plus, c’est un entre-deux, un virage très important pour elles. C’est un âge où on ne peut plus se dire qu’on a encore trop de temps devant soi pour savoir ce qu’on veut faire et si on suit sa vocation, je trouvais que c’était un moment où on est un peu sur le fil.

Vous vous intéressez beaucoup aux femmes dans leur fin de vingtaine. Considérez-vous que c’est une problématique contemporaine ?

Je ne sais pas si c’est contemporain, je crois que j’aurais tendance comme ça, instinctivement, à dire que ça doit être assez universel, quel que soit l’époque. Et peut-être même que ça l’était plus avant parce qu’on faisait tout plus jeunes : les enfants, se poser etc. J’imagine que certaines femmes qui avaient 26/27 ans qui se posaient des questions de carrière, ça devait être encore plus atypique que maintenant. J’ai l’impression que quand même, nous, notre génération est déjà un petit peu plus libre.

Comment filmer la sororité en 2021 ?

Pour être tout à fait transparente, je n’y ai pas forcément pensé ; le point de départ était vraiment d’écrire une histoire d’amitié, et comme je suis une femme, j’ai rendu hommage à mes amitiés avec d’autres femmes, et j’ai pu raconter tout ça d’une manière assez fluide et naturelle et pas forcément calculée. Donc je ne sais pas comment on filme la sororité mais je pense qu’être une femme et filmer des femmes, c’est déjà quelque chose d’assez instinctif. Mais après, je reste convaincue que des hommes peuvent filmer des femmes et des histoires de sœurs tout aussi bien. Parfois, ce n’est pas vraiment conscient, c’est ce que j’aime bien aussi dans l’art.

Qui sont les cinéastes qui vous inspirent ?

Léos Carax, Andrea Arnold, Alice Rohrwacher, Brit Marling, Michaela Coel, Lena Waithe, Phoebe Waller-Bridge, Joachim Trier, les frères Safdie… Entre autres ! J’aime leurs choix de projets, leurs ambitions, leurs visions. Ils m’inspirent énormément.

Avez-vous déjà des projets pour le futur ?

J’ai quelques projets en tête pour l’avenir. J’aimerais beaucoup réaliser d’autres films, mais je suis très intéressée à l’idée de réaliser éventuellement de la série, travailler en France mais aussi à l’étranger. J’ai fini Entre les Vagues il n’y a que quelques mois, juste un peu avant Cannes donc pour l’instant je suis un petit peu dans une phase d’assimilation. C’est important pour moi de vivre ce moment présent, mais tout en pensant bien sûr à de nouvelles idées. Mais c’est encore très embryonnaire, je ne suis même pas capable de m’en parler (rires). Mais bien sûr, oui !

Entretien réalisé au Champs-Elysées Festival en septembre 2021