Gagarine

Gagarine : vie et mort d’une cité stellaire

On pourrait dire que Jérémy Trouilh et Fanny Liatard ont le HLM dans la peau. Après s’être rencontrés dans le cadre de leurs études à Sciences-Po, ils s’associent pour réaliser trois courts métrages dont le dernier, Chien Bleu, a été nommé aux Césars en 2020. Il chroniquait la vie dans les quartiers d’Aubervilliers dans un processus de co-création avec les habitants et les associations locales, un procédé déjà mis en place dans leurs œuvres précédentes. La toute première, un petit court-métrage nommé Gagarine, réalisé en 2015, finira par se muer en long-métrage entre 2019 et 2020, film qui sera retenu dans la Sélection Officielle du Festival de Cannes 2020.

La cité Gagarine, située à Ivry-sur-Seine, va être détruite, mais le jeune Youri ne l’entend pas de cette oreille. Fasciné par l’espace et profondément attaché à ses racines, il se met en tête de la réparer pour empêcher sa démolition. Ici, le nom de la cité est pris au mot : le film s’ouvre ainsi sur des images d’archives où l’on voit l’illustre astronaute Youri Gagarine baptiser le complexe d’immeubles sous les applaudissements et les cris d’une foule extatique. Mais cette joyeuse célébration cède à l’amertume du présent : les bâtiments rapiécés, les mines grises des anciens, la vacuité teintée de désespoir des nouveaux. Mais il en faudra plus pour que Youri se laisse abattre. Il partage avec son homonyme l’exaltation d’une promesse enfiévrée : celle de rendre la vie des habitants de Gagarine un peu plus supportable.

Gagarine laisse présager un beau renouveau du film social français, et nous laisse apercevoir les prémisses d’un cinéma plus polyphonique et égalitaire.

Youri (Alseni Bathily, jeune acteur révélé par ce rôle) possède en effet toutes les qualités qui feront de lui un protagoniste attachant : généreux, solidaire, et passionné. Il déambule dans les dédales insalubres de Gagarine aux côtés de personnages hauts en couleur : Fari, sa seconde maman perdue dans les souvenirs, Dali, le dealer du coin au regard d’acier, et l’intrépide Diana, qui vit dans le camp rom d’à côté. Des personnages dans une position sociale défavorable, mais jamais réduits à ça. C’est de cela dont le film tire sa plus grande force : il se défait des codes parfois trop lourds du film social français et délaisse les exposés quasi-sociologiques à la Ladj Ly pour embrasser un onirisme parfois expérimental, engendrant un véritable objet de cinéma. Gagarine a beau être le symbole de la crise du logement et du délaissement des populations précaires, il en reste néanmoins un lieu de vie, qui a témoigné d’une histoire collective dans laquelle se loge un peu de poésie. Il fait penser à Rocks, film anglais sorti l’année dernière où la vaillante héroïne du même nom est abandonnée par sa mère et rafistole des morceaux de rêve et d’amour grâce à sa bande de copines et son optimisme sans fin. Et de l’optimisme, Gagarine en a à revendre. Comme s’il le devait aux anciens résidents de la cité, avec qui les réalisateurs ont collaboré sur plusieurs années, et dont les voix résonnent juste avant le générique de fin grâce à un montage de témoignages courts et mordants.

Gagarine laisse présager un beau renouveau du film social français, et nous laisse apercevoir les prémisses d’un cinéma plus polyphonique et égalitaire. Son ingéniosité et sa beauté signent des débuts encourageants pour ses deux réalisateurs, et s’il y a bien une chose dont on peut être certain, c’est qu’il n’a pas fini de faire parler de lui.

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RÉALISATEUR :  Fanny Liatard et Jérémy Trouilh 
NATIONALITÉ : française 
AVEC :  Alséni Bathily, Lyna Khoudri, Jamil McCraven, Finnegan Oldfield 
GENRE : Drame 
DURÉE : 1h38 
DISTRIBUTEUR : Haut et Court  
SORTIE LE 23 juin 2021 

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