Ce qu’il reste de nous : un cœur qui bat encore et c’est tout

C’est le troisième long-métrage pour le cinéma de sa réalisatrice américaine, plus habituée aux séries pour la télévision. Le film porte son regard sur trois générations de Palestiniens en croisant la grande Histoire avec la relation intimiste du quotidien familial. Nous, ce sont les Palestiniens bien sûr. Et l’œuvre retrace plus de soixante-dix ans de guerre entre Israël et la Palestine, ou plutôt soixante-dix ans de tensions, de violences exercées par l’État juif contre les natifs de la terre arabe. Une vieille femme s’adresse à la caméra comme si elle s’adressait directement au spectateur : son but est de nous expliquer comment on en est arrivé là, c’est à dire à la situation initiale du film que nous ne comprendrons qu’après avoir suivi pas à pas le déroulement du film. Et tout commence en 1948, date de la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël. Jaffa est sous les bombes : elle est encore palestinienne. Mais les habitants fuient sous la pression qui s’exerce contre eux, encouragés par leur maire même qui émigre à son tour. Ils sont peu nombreux à décider de rester. Parmi eux, Sharif, qui a pris soin avant toutes choses d’envoyer sa petite famille – sa femme et ses enfants – au loin chez un frère à lui. Il possède une belle villa entourée d’une orangeraie. Mais les Israéliens s’emparent de la ville et la réduit en esclavage.

Le film montre le dur labeur et l’humiliation à laquelle sont en butte les prisonniers palestiniens dépossédés de leurs terres. Dépouillés au sens strict du terme. Ce qui leur a été enlevé : leurs biens, leur patrimoine, leur fierté d’hommes. L’humiliation est un des leviers utilisé à outrance par les soldats israéliens imbus de leur pouvoir arbitraire sur les Arabes et particulièrement sadiques, comme lors de cette séquence où Salim, le père de Noor, est mis à genoux et contraint de s’infliger des insultes par une patrouille censée faire respecter le couvre-feu. Le soldat pointe son arme sur le père devant les yeux de son fils, humiliation suprême. Salim aura bien du mal à retrouver l’autorité de père mise à mal par cet épisode. Humiliations qui se métamorphosent en rage impuissante comme celle de Sharif, devenu grand-père, usé par les années de souffrance qu’il a vécues, qui ne cesse de lancer des insultes à tout va contre les Israéliens, qui ne lâcheront rien tant qu’ils n’auront pas tout pris.


En effet, s’il reste encore bien une chose aux Palestiniens, c’est leur cœur, ce cœur qui bat encore

Noor, son petit-fils a une relation privilégiée avec son grand-père qui lui transmet sa colère mais aussi la fierté qu’il lui reste encore et son esprit de résistance. Ce dernier se révèle être un modèle pour lui qui n’entend plus les conseils de son père devenu pour lui un lâche. Famille brisée comme conséquence directe de l’occupation israélienne et de la morgue de ses troupes. Noor rejoint par hasard une manifestation – nous sommes désormais en 1988 – dans laquelle il voit enfin la possibilité de mettre à l’épreuve son esprit de rébellion. En effet, s’il reste encore bien une chose aux Palestiniens, c’est leur cœur, ce cœur qui bat encore, même si c’est au travers d’une autre personne à laquelle il a été greffé. La nation palestinienne survit à travers son courage et son esprit de résistance mis à mal et contre lequel butte l’ennemi viscéral. Et il semble que ce dernier ne pourra jamais le lui enlever.

Mais Salim ne sait décidément plus à quel saint se vouer entre la fidélité qu’il doit à sa nation et le souci de protéger sa femme et ses enfants de la guerre et de l’occupation. Il est le symbole vivant de la confusion au sein de laquelle vit le peuple palestinien, tiraillé entre une terre qu’il chérit plus que tout et l’absence d’avenir à laquelle les Arabes sont destinés. Reste l’exil. Le film se boucle – nous sommes en 2022 – comme il avait commencé à Jaffa, cycle qui souligne le retour aux origines du couple formé par Salim et son épouse, Salim dont le parcours avait commencé à Jaffa lorsqu’il était enfant, obligé de quitter le domicile familial menacé par les bombes. Est-ce à dire que l’histoire recommence indéfiniment et qu’il n’existe aucun espoir – Salim retrouve la maison paternelle en ruines devant laquelle il se fait prendre en photo par sa femme comme un touriste étranger à sa patrie devant un monument historique ? A moins que les Israéliens, par l’effet d’une compassion qu’on n’attend plus, se décident à reconnaître les souffrances endurées par le peuple palestinien et y mettent un terme. Tout est entre les mains du personnage de ce Juif auquel s’adresse la vieille femme – en fait l’épouse de Salim – et qui représente à lui seul l’avenir de la région. Car en définitive il ne reste que ce cœur qui bat.

4

RÉALISATEUR : Cherien Dabis
NATIONALITÉ : Allemagne, Chypre, Palestine, Etats-Unis, Jordanie, Emirats Arabes Unis
GENRE : Drame
AVEC : Adam Bakri, Saleh Bakri, Cherien Dabis
DURÉE : 2h26
DISTRIBUTEUR : Nour Films
SORTIE LE 11 mars 2026