Candyman : Say my Name, Say my Name

On raconte qu’il rôde dans les cités défavorisées des Etats-Unis. Qu’il ne se déplace pas sans un cortège d’abeilles. On raconte qu’il porte un long manteau et un crochet à la place de la main qu’il n’a plus. Son nom est sur toutes les lèvres dès qu’une femme ou un enfant s’éteint dans des conditions mystérieuses. Il paraît qu’il est un ancien esclave, un grand balafré du racisme, l’éponge de la haine populaire. Il parait qu’on peut l’invoquer en récitant son nom cinq fois devant un miroir. Il paraît qu’on l’appelle Candyman.

Candyman n’a pas quitté l’imaginaire horrifique du cinéma américain depuis qu’il l’a investi. Personnage de papier sous la plume de Clive Barker dans la nouvelle The Forbidden (1985), il se mue en créature de chair et de pellicule devant la caméra de Bernard Rose en 1992. Novateur dans son traitement de problématiques sociales, brillamment interprété par le duo Virginia Madsen et Tony Todd, le film et sa bande-son signée Phillip Glass deviennent rapidement incontournables en leur genre. Si Bernard Rose échoue à lui donner une suite à cause du scénario jugé trop “trash” par les producteurs (et malgré les très oubliables Candyman 2 et 3 sorties directement en DVD), la jeune réalisatrice montante Nia DaCosta (Little Woods, Little Marvels) aura quant à elle plus de succès. Son reboot, disponible en salles depuis le 29 septembre, l’a hissée à la première place du box-office américain en seulement une semaine d’exploitation (avec 73 millions de dollars de recettes et un budget de 25 millions, ce qui laisse pantois), faisant d’elle la première réalisatrice noire à atteindre ce statut. Et alors, qu’en est-il de cette reprise ? Loin d’être un remake, le nouveau Candyman est une actualisation réussie, une fusion entre le nouveau et l’ancien qui élargit la mythologie de ce personnage culte.

Dix ans après la destruction des cités insalubres de Cabrini-Green, Anthony et Brianna filent le parfait amour dans leur nouvel appartement situé au coeur de l’ancien quartier gentrifié. Alors que Brianna est une conservatrice talentueuse, la carrière artistique d’Anthony stagne alors qu’il se débat avec le syndrome de la toile blanche. Sa découverte du folklore urbain traversée par la légende urbaine d’un certain Candyman bouleversera sa vie à jamais.

Même si l’on peut penser que cette production est quelque peu alourdie par son discours très explicite et amoindrie dans sa trame horrifique, on ne peut que saluer cette initiative dont le visionnage ne laisse pas indemne.

C’est en abordant le thème de la gentrification et du milieu de l’art que Nia DaCosta choisit d’actualiser la franchise. A l’instar d’une Helen Lyle (l’héroïne du premier volet) qui peinait à trouver sa place à l’université en tant que jeune femme, Brianna et Anthony se heurtent à un plafond de verre au sein de l’élite culturelle dans laquelle ils évoluent. Alors qu’ils sont appelés à exploiter leurs tragédies familiales par un public avide de torture porn et peu pris au sérieux par leurs confrères, DaCosta nous rappelle que les siens ne sont jamais tout à fait à leur place dans ces sphères de la bourgeoisie, et insuffle au film ses ressentis au sein de l’industrie, engendrant une véritable modernisation des thématiques préexistantes de Candyman

En outre, cette modernisation se sent également dans l’esthétique travaillée et élégante de la mise en scène ; à cet égard, le générique de fin qui reprend l’animation 2D présente à travers le long-métrage d’une manière sublimement brutale laisse de fortes impressions. C’est un jeu constant entre l’ombre et le miroir. L’ombre, car la figure de Candyman ne nous laisse pas oublier le passé. Elle serpente les murs des anciens ghettos comme des demeures luxueuses qui les supplantent après avoir chassé la population précaire, mais renvoie également au secret, au tabou du racisme d’Etat. Alors que le miroir n’est pour les personnages blancs que le moyen de s’arracher quelques frissons grisants pendant les pyjama parties, il est une piqûre de rappel viscérale chez les personnages noirs-américains, le reflet de ce qu’ils peuvent devenir tant il est facile de tout faire basculer du jour au lendemain aux mains d’une société discriminante. 

Candyman le reboot est donc centré sur l’idée de transmission : tous les noirs américains sont Candyman, car l’oppression s’imprime jusque dans le corps, nécrosé pour son héros principal. Il ne reste néanmoins pas sur ce constat qui pourrait très rapidement devenir victimaire ; au contraire, c’est un outil qui peut être réapproprié, comme Nia DaCosta s’est réapproprié le mythe. Alors, même si l’on peut penser que cette production est quelque peu alourdie par son discours très explicite et amoindrie dans sa trame horrifique, on ne peut que saluer cette initiative dont le visionnage ne laisse pas indemne. Peut-être même que l’on pourrait résumer les choses ainsi : tant que le progrès social n’aboutira pas, chaque enfant noir-américain naîtra dans les flammes et les débris d’une société inégalitaire et ségréguée. 

4.5

RÉALISATEUR :  Nia DaCosta
NATIONALITÉ : américaine
AVEC : Yahya Abdul-Mateen II, Teyonah Parris, Nathan Stewart-Jarrett
GENRE : horreur
DURÉE : 1h31
DISTRIBUTEUR : Universal Pictures International France
SORTIE LE 29 septembre 2021